L’arbre au fil de l’année liturgique 2/3 : Le Carême et la Semaine sainte
La figure de l’arbre est présente tout au long de l’année liturgique. Entre Bible et liturgie François-Xavier Ledoux, o.p., s’est livré à l’exercice de montrer comment lors des Journées nationales des équipes Fleurir en novembre 2023. Cet article reproduit la deuxième partie de son intervention : Entre Bible et liturgie, l’arbre au fil de l’année liturgique : le Carême « de l’arbre réduit en cendres au fruit de l’olivier » ; la Semaine sainte. Deux autres articles en ligne sur ce site mènent la réflexion respectivement pour le temps de l’Avent et de la Nativité et celui de Pâques.
Il peut paraître surprenant de parler de l’arbre plutôt que des fleurs, dans le cadre de ces Journées nationales « Fleurir en liturgie » (23-24 novembre 2023). Et pourtant… […] La liturgie prenant racine dans la Bible et la Bible dans la liturgie juive puis chrétienne, il est bien normal que l’arbre trouve, dans nos célébrations, une certaine place, voire une place certaine. Aussi, en parcourant non pas toute la Bible ni toutes les liturgies, mais en repartant de l’année liturgique dans le Missel romain, on constate que l’arbre y est présent sous toutes ses formes : arbre, bois, rameau, feuillage, racine et même cendres !
Le Carême : de l’arbre réduit en cendres au fruit de l’olivier…
Le premier arbre mentionné explicitement dans le Missel romain au cours de l’année liturgique est l’olivier, au jour de la messe des Cendres, et c’est aussi la première mention du mot « arbre (11) » : « À la messe de ce jour, on bénit et impose les cendres, faites à partir de rameaux d’olivier ou d’autres arbres, bénis l’année précédente. »
Nous sommes au commencement de ces quarante jours qui doivent nous conduire de la mort à la vie, comme les Hébreux, passant de l’esclavage à la liberté, en cheminant quarante ans dans le désert avec Moïse, à la recherche de la Terre promise : alors qu’Adam et Ève étaient éloignés de l’arbre de vie du Paradis et marchaient vers la mort, voici que, par la grâce du baptême qui nous a plongés dans la mort et la résurrection du Christ, nous sommes appelés à marcher vers le jardin de la nouvelle création, où nous attire à lui l’arbre de vie, le Christ en personne, pour que nous recouvrions la liberté.
Mais, en attendant, c’est sous la forme de la cendre que l’arbre est évoqué pour la première fois dans le Missel romain. Par ailleurs, la mention de l’olivier, l’arbre biblique par excellence, peut évoquer la colombe qui revient vers Noé après le déluge, en portant dans son bec un rameau d’olivier, signe que la terre est féconde. L’olivier produit aussi les olives qui donneront l’huile pour éclairer, pour réchauffer le corps, le panser, le parfumer, mais aussi l’oindre pour faire pénétrer une bénédiction qui demeure, comme l’onction du baptême qui confère à chaque baptisé la dignité de prêtre, de prophète et de roi. Cette huile tirée du fruit de l’olivier sert, en effet, à confectionner le Saint-Chrême, mais aussi l’huile des malades et l’huile des catéchumènes, consacrées pendant la messe chrismale, au cours de la Semaine sainte.
La Semaine sainte
Les « rameaux » d’olivier bénis l’année précédente, dont le Missel romain nous invite à nous saisir pour fabriquer les cendres, renvoient à la liturgie même des Rameaux.
- Dans la plupart des évangiles proposés pour accompagner la bénédiction des rameaux, sont évoqués des « branches d’arbre », des « branches de palmier » et des « feuillages » (12) :
« Dans la foule la plupart étendirent leur manteau sur le chemin ; d’autres coupaient des branches aux arbres et en jonchaient la route (13). »
« Les gens prirent des branches de palmiers et sortirent à sa rencontre. Ils criaient : Hosanna (14) ! »
« Beaucoup de gens étendirent (…) des feuillages coupés dans les champs (15). »
- Dans le Missel romain, selon la forme liturgique retenue pour célébrer la commémoration de l’entrée du Seigneur à Jérusalem, plusieurs rubriques utilisent le terme « rameaux »(16) :
Ainsi, pour la procession (1re forme), la rubrique n. 2 indique que « les fidèles (…) tiennent en main des rameaux » ; et, après la monition, « le prêtre asperge d’eau bénite [c]es rameaux, sans rien dire » (n. 6). Après l’évangile, lorsqu’on part « en procession vers l’église où l’on doit célébrer la messe, (…) un ministre port[e] la croix ornée de rameaux, selon la coutume locale (…). [Après le clergé viennent] tous les fidèles, rameaux en main » (n. 9). Puis, la première antienne proposée avec le psaume 23 pour accompagner la procession chante : « Les enfants des Hébreux, portant des rameaux d’olivier, allèrent au-devant du Seigneur… » Enfin, « à l’entrée de la procession dans l’église, on chante le répons suivant (…) évoquant l’entrée du Seigneur : « À l’entrée du Seigneur dans la Ville sainte, les enfants des Hébreux, portant des palmes et des rameaux d’olivier, annonçaient la résurrection de la Vie »… » (n. 10).
De même, pour l’entrée solennelle (2e forme), la rubrique n. 13 précise que « les fidèles se rassemblent devant la porte de l’église ou dans l’église elle-même, tenant en main leurs rameaux » ; puis, au n. 14 : « On fait ensuite la bénédiction des rameaux et on proclame l’évangile de l’entrée du Seigneur à Jérusalem… ». Après quoi, le Missel romain propose que le clergé et une députation de fidèles processionnent dans l’église vers le sanctuaire, tandis qu’on chante le même répons indiqué plus haut (n. 10).
Enfin, pour l’entrée simple (3e forme), pendant que le prêtre se rend à l’autel, l’antienne d’ouverture chante : « [Les enfants] tenaient en main des branches de palmier (17)… » (n. 18).
Dans tous les cas, comme le chante le répons accompagnant la procession dans l’église, il s’agit bien d’annoncer déjà la résurrection, nous rappelant que la liturgie n’est pas un mime, mais que nous célébrons toujours à la lumière du Mystère pascal, d’où ce beau nom légitime de « Pâques fleurie » ! Et le Directoire sur la piété populaire et la liturgie nous rappelle aussi, en ce sens, que « la palme et le rameau d’olivier doivent avant tout être conservés comme un témoignage de la foi dans le Christ, le roi messianique, et dans sa victoire pascale. » (n. 139).
- Vendredi saint : « Croix, arbre unique, noble entre tous »
Avec la célébration de la Passion du Seigneur, ce sont les mots « bois » et « arbre » que l’on va retrouver dans le Missel romain, comme signes de l’accomplissement du Mystère pascal.
a) Le bois de la Croix
À Noël, nous avons vu que déjà s’annonçait le bois de la Croix dans le bois de la crèche.
Le jour du Vendredi saint, nous trouvons le mot « bois » plusieurs fois, dans le Missel romain, notamment lorsqu’il est question de présenter la Croix aux fidèles en chantant : « Voici le bois de la Croix qui a porté le salut du monde », et qu’ils répondent : « Venez, adorons. » (n. 15)
Les trois acclamations qui ponctuent alors l’ostension et le dévoilement de la sainte Croix sont bien sûr à mettre en lien avec les trois acclamations du cierge pascal qui traversera l’obscurité de la nef, lors de la vigile pascale (« Lumière du Christ ! ») ainsi qu’au triple alléluia de la Résurrection : le bois de la Croix n’est pas présenté pour lui-même. En effet, si nous ne vénérons pas la Croix mais que nous l’adorons (18), c’est qu’elle n’est plus pour nous l’objet du supplice mais l’icône, symbole sacramentel, qui nous fait déjà passer de la nuit à la lumière. C’est pourquoi, pour accompagner ce geste d’adoration, la liturgie nous fait chanter la première antienne suivante (19) :
« Ta croix, Seigneur, nous l’adorons, et ta sainte résurrection, nous la chantons : c’est par le bois de la Croix que la joie est venue dans le monde. »
La valeur spirituelle et théologique du terme « bois » est très importante dans la liturgie. C’est pourquoi il revient plusieurs fois l’année liturgique :
– Pendant le Carême, au vendredi de la 5e semaine, l’antienne de communion chante : « Jésus a porté nos péchés, dans son corps sur le bois afin que, morts à nos péchés, nous vivions pour la justice. Par ses blessures, nous sommes guéris (20) ». Le bois apparaît, ici, comme instrument de guérison du péché.
– Pour la fête de la Croix glorieuse (et au cours de la messe votive du mystère de la Croix du Christ), on dit dans l’oraison de communion : « Fortifiés par cette nourriture sainte, nous te supplions, Seigneur Jésus-Christ : conduit à la gloire de la résurrection ceux que tu as rachetés et fait revivre par le bois de la croix qui fait vivre » ; et dans la préface : « car tu as attaché au bois de la croix le salut du genre humain, pour que la vie surgisse à nouveau là où la mort avait pris naissance, et que l’Ennemi, victorieux sur le bois, fut à son tour vaincu sur le bois, par le Christ, notre Seigneur. » Le bois de la croix est, cette fois, celui qui fait vivre, par opposition à l’Ennemi, en apparence victorieux, mais qui apporte la mort.
Mais le « bois » est aussi, dans le Missel romain, au cœur de la première prière eucharistique de la Réconciliation, au moment de la consécration : « Nous qui étions perdus, incapables de nous rapprocher de toi, tu nous as aimés du plus grand amour : ton Fils, le seul juste, s’est livré lui-même à la mort et n’a pas refusé d’être cloué pour nous sur le bois de la croix. Mais avant que ses bras étendus dessinent entre ciel et terre le signe indélébile de ton Alliance, il voulut célébrer la Pâque au milieu de ses disciples. » Le « bois » est, ici, le signe et l’instrument du don du plus grand amour qui réconcilie définitivement l’humanité avec Dieu, en scellant une Alliance nouvelle et éternelle. Mais Il est évident qu’il désigne aussi la partie pour le tout : le bois pour l’arbre de la Croix (21).
b) L’arbre de la Croix
Après le chant « Ta Croix, Seigneur » (Crucem tuam) et le chant Impropères vient l’hymne de l’exaltation de la croix, « Croix fidèle » (Crux fidelis), : on trouve la seconde mention du mot « arbre »(22) dans le refrain chanté par l’assemblée, qui sera repris six fois, mais aussi d’autres noms du même champ lexical, comme « forêt », « fleurs » et « fruits » : « feuilles »,
« Croix fidèle, arbre unique, noble entre tous ! Nulle forêt n’en produit de tel avec ces feuilles, ces fleurs et ces fruits ! Douceur du bois, douceur du clou, qui porte un si doux fardeau (23) ! »
Nous y retrouvons aussi le mot « bois » : dans un surprenant rapprochement métaphorique, l’instrument du supplice qu’il représente, et qu’évoque aussi le « clou », reçoit sa « douceur » de celui qu’il porte, le Christ, « doux et humble de cœur (24) ».
Mais surtout, l’hymne souligne le caractère exceptionnel de l’arbre de la croix et sa supériorité de nature, même par rapport au cèdre, l’arbre pourtant le plus majestueux qui, dans la Bible, symbolise l’immortalité et entre dans la construction du temple de Salomon. Car, dans le jardin qui domine la nouvelle Alliance, l’arbre de la Croix est plus haut que tous les autres arbres : il porte l’unique temple qui tienne bon : le Christ, en qui nous pouvons nous abriter. À son image, le juste est comparé, dans les psaumes (25), à un cèdre du Liban, car la vie du juste est une maison pour Dieu, aussi imputrescible qu’un cèdre.
Cette hymne latine a inspiré le chant français « Ô croix plus noble que les cèdres », dont voici un extrait qui chante justement cette supériorité de l’arbre de la Croix même sur le cèdre, en raison de celui qu’il porte et du salut qu’il nous procure :
« Ô Croix plus noble que les cèdres, / Sur toi la vie du monde est clouée, / Sur toi le Christ a triomphé : / La mort a détruit la mort ! / Gloire à toi, Jésus Sauveur, / Ta Croix nous donne la vie (26) ! »