Collection « Célébrer » : En pèlerinage. Le quotidien transfiguré

Collection Célébrer - En pèlerinage, éd. Mame, mars 2020. En couv. :

Collection Célébrer – En pèlerinage, éd. Mame, mars 2020.

Ouvrage collectif sous la direction de Xavier Manzano, directeur de l’Institut catholique de la Méditerranée de Marseille (ICM). Il est également responsable de la validation du parcours de formation des directeurs de pèlerinage.

« En pèlerinage. Le quotidien transfiguré », nouvel ouvrage de la collection « Célébrer », est paru au mois de mai 2020. Un volume qui invite le lecteur à envisager le pèlerinage comme une liturgie. Ce voyage spirituel est une façon pour le pèlerin d’entrer en dialogue avec Dieu, et une voie de transfiguration du quotidien.

Entrer en pèlerinage, c’est répondre à l’appel d’un désir profond qui conduit vers Dieu. Voilà pourquoi ce n’est pas un voyage émaillé de quelques activités spirituelles.

Célébré dans la foi chrétienne, le pèlerinage est une manière d’entrer en dialogue avec Dieu et, depuis l’appel du départ jusqu’au retour, de vivre un quotidien dorénavant transfiguré.

Avant-propos

Le pèlerinage n’est pas un voyage émaillé de quelques activités spirituelles. Il ne contient pas de liturgies : il est une liturgie. S’il est vrai que la liturgie chrétienne est un acte de révélation, s’il est vrai qu’elle manifeste la rencontre de Dieu et de l’être humain, alors le pèlerinage, en son essence et en chacun de ses aspects, – y compris logistiques –, ne peut se définir autrement. Et l’on devrait dire avec raison que l’on célèbre un pèlerinage. Voilà pourquoi une telle réalité méritait un ouvrage de la Collection « Célébrer ». Il s’agira moins de lire des considérations savantes sur les pèlerinages que d’entrer dans cette expérience avec, comme toujours dans notre collection, le triple fil d’Ariane de la liturgie, de la théologie et de la mystagogie.

Pour entrer en pèlerinage, nous serons donc invités à prendre le départ en répondant à l’appel de notre désir le plus profond, puis à nous mettre en route avant de recevoir l’hospitalité pour revenir « par un autre chemin » : un retour qui sera une borne milliaire sur la voie de notre accomplissement. Cette démarche inhérente à tout pèlerinage l’apparente bien à un sacrement de l’appel qui résonne en toute existence. Elle fait du pèlerinage célébré dans la foi chrétienne, une manière de s’approcher de tout désir humain et d’entrer en dialogue avec l’élan spirituel à l’œuvre depuis qu’il y a des êtres humains. Mais elle en fait aussi un chemin de transfiguration du quotidien, devenu voyage, vers le bon port de Celui qui nous a créés et nous attend « au terme de l’histoire ».

Présentation : L’insatisfaction et le désir

L’être humain ne tient pas en place ! Aussi loin que l’on remonte, les investigations scientifiques qui s’intéressent à notre vie et à ses origines nous manifestent un être en perpétuel mouvement et en migration permanente. Il faudra attendre la révolution néolithique1, relativement récente d’un point de vue historique, pour assister aux premières véritables sédentarisations de l’être humain, avec tous les bouleversements civilisationnels, psychologiques, économiques, politiques et religieux que cela a dû supposer. Et même cette sédentarisation, pour triomphante qu’elle apparaisse aujourd’hui, au point de constituer un idéal de civilisation, demeure finalement relative. On peut le constater tous les jours, ne serait-ce que dans le phénomène des migrations mais aussi dans des instabilités moins concrètes mais tout aussi réelles : modes, affections et même religions. Les raisons de ces déplacements incessants sont bien prosaïques mais peuvent peut-être se résumer d’un mot : insatisfaction. L’insatisfaction désigne évidemment le fait de n’être pas « rassasié ». Elle est donc la manifestation et la cause la plus immédiate du désir. Ainsi peut-on sans doute repérer à la base de tout déplacement physique, une insatisfaction et donc un désir incarné dans une recherche. La sédentarisation historique, si elle a pu limiter les déplacements en créant des racines et des attachements territoriaux sans doute plus forts, n’a pas fait disparaître cette insatisfaction, si bien que le déplacement, pour un être humain, peut être physique et intérieur. Et, s’il peut cesser d’être physique, il ne cesse pas d’être intérieur. Voilà pourquoi on a souvent qualifié l’être humain d’homo viator2, d’homme en chemin. Il s’agit d’une réalité physique mais aussi spirituelle et c’est peut-être de cette ambiguïté qu’il est nécessaire de partir pour explorer la réalité du pèlerinage.

Ce n’est un secret pour personne, le pèlerinage est un voyage, il est un déplacement physique. Il s’enracine donc dans ce dynamisme fondamental de l’être humain mais y ajoute une très forte dimension intérieure puisqu’il s’agit d’un acte « religieux ». Certes, étymologiquement, le terme n’a pas cette connotation. Il signifie tout simplement « étranger », ce qui est finalement la condition de tout voyageur : le terme vient de l’adverbe latin peregre qui signifie « à l’étranger », « de l’étranger », ce même adverbe étant une contraction de « per ager », à travers champ. L’étranger est celui qui va « à travers champ », pour ainsi dire. Or on est toujours étranger par rapport à quelqu’un ou quelque chose et par rapport à une origine. On peut donc subodorer déjà la charge du terme quand il est utilisé dans le champ de la religion et du sacré. Comment cette réalité première de l’insatisfaction met-elle l’homme sur le chemin du désir, le rend-elle étranger à tout chose et donc à la recherche du « repos » ? Quelles en sont les inévitables ambiguïtés et comment l’acte religieux du pèlerinage manifeste-t-il et prétend-il résoudre cette tension permanente de l’être humain ? Pourquoi redevenir, pour quelques jours, un nomade ?

Si nous scrutons au fond notre expérience d’être humain, il semble que le fait d’avoir des bras pour nous accueillir soit fondamental et indispensable pour notre existence. Au sortir du sein maternel, premier voyage s’il en est, notre premier acte autonome, la respiration, ressemble à un déchirement : il semble que ce premier cri soit comme l’exil d’un royaume où nous désirons retourner parce que rien n’y menace notre vie. Désir pour le meilleur et pour le pire, d’ailleurs ! Nous pouvons d’ailleurs retrouver quelque chose de ce « royaume » dans deux expériences principales, si tout se passe bien : l’expérience sensible du monde et l’expérience des premières relations, notamment quand elles sont inconditionnelles. Un auteur comme Albert Camus est particulièrement marqué par la première (et aussi par la seconde, d’ailleurs). C’est ce qui lui permet d’appeler bonheur cet accord premier qu’on sent avec le monde tel que nous le sentons. Pour se le représenter, sans doute faut-il se transporter dans une nature méditerranéenne, en été, au plus fort de la journée. C’est ce qu’il nous propose en tout cas lorsqu’il nous décrit son expérience à Tipasa :

« Au printemps, Tipasa est habitée par les dieux et les dieux parlent dans le soleil et l’odeur des absinthes, la mer cuirassée d’argent, le ciel bleu écru, les ruines couvertes de fleurs et la lumière à gros bouillons dans les amas de pierres. À certaines heures, la campagne est noire de soleil. Les yeux tentent vainement de saisir autre chose que des gouttes de lumière et de couleur qui tremblent au bord des cils »3.

Le monde, au-delà de la diversité de ses éléments, se présente comme un tout qui nous sollicite et d’abord par les sens : nous en faisons tous l’expérience devant la magnificence d’un paysage où tous nos sens sont saisis et presque saturés. Cet unique existant que semble le monde nous fait entrevoir le bonheur d’une stabilité. S’unir au monde pour participer de sa stabilité (que Camus n’hésite pas appeler éternité4), c’est la promesse qui nous semble faite. C’est, de manière beaucoup plus fondatrice, une expérience analogue que nous faisons dans nos premières relations, marquées, si tout se passe bien, par l’inconditionnalité.

Mais ce « bonheur » entrevu, qu’il soit lié à la contemplation ou à l’amour, se voit très rapidement nié par l’irruption de la limite et, en fin de compte, de la mort. C’est comme si ce royaume nous était soudain retiré, nous laissant face à ce que le même Camus appellera l’absurde. L’errance commence alors, le plus souvent de manière inconsciente. Nous avons le désir d’un ailleurs qui peut nous démanger, voire nous rendre fous. Tout nous apparaît « étranger », indifférent à notre sort. Mais cette instabilité et cette conscience nous font aussi partir à la recherche d’une patrie. On sent le risque que cette expérience fait courir à chaque être humain. Les voies de garage, pour ne pas dire de perdition, y sont innombrables. Et cette errance nous fait goûter la nécessité d’une patrie qui soit un salut, autrement dit une main tendue, une orientation, un horizon. Toute religion prétend prendre en charge cette errance angoissée et lui donner un but. Et c’est vrai aussi de la foi chrétienne. C’est peut-être pour cela que le pèlerinage existe en toute expérience religieuse et, singulièrement, dans cette même foi chrétienne. De ce point de vue, le pèlerinage ne peut être un simple voyage d’agrément « où on dit aussi la messe » ! Il s’agit peut-être de la réalité la plus fondamentale, à travers laquelle l’être humain peut prendre conscience de son angoisse et peut se voir appeler à en faire un voyage, si l’on ose dire, théologal. Simplement parce qu’il pourra y entrevoir une main tendue venue d’ailleurs. La vogue actuelle des pèlerinages, – notamment individuels – qui voit nombre de gens se mettre en route au cœur d’une vie dont ils ne discernent plus le sens, et la fréquentation des sanctuaires (en constante augmentation à la différence des paroisses) où est appréciée la liberté qu’on y trouve de déposer son fardeau et de n’être pas aussitôt enrôlé, témoignent que nous sommes face à une réalité qui renouvelle le devoir pastoral de l’Église. Il lui faut servir la révélation divine au cœur d’angoisses humaines qu’elle ne choisit pas et qu’elle doit aussi éveiller, si elle veut que l’existence trouve son sens. C’est le propos de cet ouvrage d’en fournir quelques pistes.

Xavier Manzano


1. On appelle communément révolution néolithique un processus long, entamé vers 10 000/9 000 ans avant notre ère, où, à la faveur de la mise au point des techniques d’agriculture et de domestication animale, les sociétés nomades de chasseurs-cueilleurs se sont progressivement sédentarisées sur des installations plus durables, origine de l’urbanisation et de profondes mutations des systèmes sociaux et économiques.
2. cf. Gabriel Marcel, Homo viator : prolégomènes à une métaphysique de l’espérance, ed. Présence de Gabriel Marcel, Paris, 1998 (1944).
3. Albert Camus, « Noces à Tipasa » in Noces, Œuvres complètes, t.2, ed. Gallimard, coll. La Pléiade, Paris, 1965, p. 55.
4. cf. A. Camus, « L’été à Alger » in Noces, op. cit., t. 2, p. 75.

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