La Maison-Dieu n° 323 : Jean Daniélou (1905-1974), un héritage à redécouvrir.

De type plus nettement scientifique que les précédents, ce numéro de La Maison-Dieu présente Jean Daniélou, une grande figure de la théologie française de la seconde moitié du XXe siècle, à l’occasion du cent-vingtième anniversaire de sa naissance et le cinquantième de sa mort. Son domaine de prédilection fut la patristique et plusieurs de ses publications intéressent encore de près ou de loin la liturgie et la théologie des sacrements. Elles sont commentées dans cette livraison.

Liminaire (extraits)

Jean Daniélou (1905-1974) fut une grande figure de la théologie française de la seconde moitié du xxe siècle. Jésuite, cofondateur de la collection « Sources chrétiennes », à la fois pasteur, enseignant et conférencier, son domaine de prédilection est la patristique, mais il se distingue aussi par un esprit de synthèse, riche d’intuitions, qui donnent beaucoup à penser… et à chercher ! Il fut Doyen de la faculté de théologie de l’Institut catholique de Paris de 1962 à 1969 et expert au concile Vatican II ; il publia régulièrement et abondamment de 1942 à sa mort, en 1974, des œuvres magistrales dont plusieurs, intéressent de près ou de loin la liturgie et la théologie des sacrements. 

Dans La Maison-Dieu, justement, Daniélou a publié treize articles et une chronique : ce sont surtout des contributions sur les psaumes, la catéchèse, la liturgie ancienne et ses origines bibliques, entre la fin des années 40 et le Concile – c’est-à-dire en plein renouvellement de la réflexion théologique et pastorale –, à l’heure où le Mouvement liturgique avait conquis l’Église et l’opinion publique. Il apportait aux recherches du CPL/CNPL une intelligence fine des pratiques patristiques au croisement de ces trois domaines, comme le montre de manière paradigmatique l’article de 1950 sur « Le psaume XXII et l’initiation chrétienne » : Daniélou rend compte de l’usage et de la lecture de ce psaume par les Pères dans le contexte de l’initiation chrétienne. D’après leurs catéchèses, ils y voyaient la figure des sacrements de l’initiation chrétienne (…) Daniélou illustre ainsi une thèse exposée dans l’article publié peu auparavant, selon laquelle l’importance des psaumes dans le Nouveau Testament et l’Église ancienne tient avant tout à leur valeur prophétique, anticipant ce que le Christ accomplit pour le salut des croyants.

Les contributions à ce numéro présentent l’apport de Jean Daniélou à la connaissance de plusieurs domaines constitutifs de la vie de l’Église ancienne. Reconnaître la dette que les théologiens de la liturgie et des sacrements ont envers ce grand théologien oblige aussi à en interroger les limites, déjà perçues et parfois formulées de son vivant, et d’autres depuis lors – car la recherche s’est poursuivie et certains de ses apports sont aujourd’hui discutés, dépassés ou jugés insuffisants. 

L’ouvrage sans doute le plus connu des liturgistes est Bible et liturgie (1951), publié dans la collection « Lex orandi ». Jean-Claude Reichert souligne la complexité du rapport entre les deux, à condition d’admettre que la liturgie se fait l’interprète de l’Écriture, tout en tenant compte de l’assemblée et de la manière dont le rite transforme sa foi. L’exégèse typologique de la Bible par les Pères est l’objet de Sacramentum futuri (1950) ; Michel Fédou retrace la genèse de la pensée de Jean Daniélou à travers différentes publications, dont ce livre. S’y affirme « la continuité entre la typologie biblique et l’exégèse patristique » ainsi que la nette distinction, toujours pertinente, entre typologie et allégorie, même si la recherche ultérieure y a apporté des nuances. 

Mais puisque l’exégèse des Pères s’exerce en particulier dans la pratique ecclésiale et liturgique de la catéchèse – surtout à destination des catéchumènes –, Isaïa Gazzola expose l’apport de Daniélou à travers son enseignement et son ouvrage sur La catéchèse aux premiers siècles (1968). La catéchèse y apparaît « comme un lieu théologique à part entière, où se manifeste de manière exemplaire l’unité organique de l’histoire du salut, de la liturgie et de la vie chrétienne » capable d’inspirer les pratiques actuelles.

L’ancrage des Pères dans la Bible a conduit Daniélou à s’intéresser également aux origines juives de la pensée chrétienne de l’Antiquité. Simon Mimouni nous y introduit, à partir de la Théologie du judéo-christianisme (1958), ouvrage largement commenté, complété et nuancé, mais qui attend encore une reprise théologique d’ensemble. 

De la pensée chrétienne des Pères, Daniélou s’est particulièrement intéressé à la théologie du temps chez Grégoire de Nysse, notamment dans L’être et le temps chez Grégoire de Nysse (1970). Ce dernier y développait un regard positif sur la temporalité, comprise dans la perspective de l’économie du salut, assumée et transfigurée par le Christ, les sacrements constituant l’un des lieux privilégiés de son inscription et de son actualisation dans l’histoire biblique. Cette perspective est reprise et approfondie par Faustin Nzabakurana, qui montre comment les rites du baptême inscrivent le salut et l’éternité dans la temporalité. Temps et salut sont donc corrélés et s’interpénètrent dans les sacrements, où le Christ, clé du temps et de l’histoire, sanctifie les croyants, comme le montre David Gilbert, s’appuyant principalement sur l’Essai sur le mystère de l’histoire (1953). On peut ainsi penser que les sacrements « sauvent le temps », mais également, selon Guillaume Derville, qu’ils sauvent la matière, déjà bonne en elle-même, et rendue capable de devenir le support du salut que Dieu continue à répandre.

Il y a là, assurément, une riche matière pour des recherches académiques, mais aussi pour la pastorale liturgique, sacramentelle et catéchétique d’aujourd’hui. Jean Daniélou a encore beaucoup à nous apprendre, nous inspirer et nous stimuler, tout comme ses interlocuteurs et ses successeurs l’ont été et le sont aussi pour nous.

À ce dossier substantiel, s’ajoute un article de Jean-Louis Souletie, issu d’un séminaire doctoral à l’Institut catholique de Paris sur le sujet « Parole et rite ». Fortement adossée à l’anthropologie rituelle élaborée par Jean-Yves Hameline, la recherche analyse la performativité des rites née de l’interaction entre l’Écriture, l’espace, les gestes et attitudes, les symboles et les processus, pour révéler à l’être humain sa vocation à la filiation divine.

Enfin, avant les habituelles chroniques et recensions, la « question pratique » de ce numéro est présentée par le prémontré Fr. Maximilien Launay, à propos du geste de bénédiction de fidèles qui ne communient pas à l’eucharistie, mais s’avancent néanmoins dans la procession de communion.

 

Sommaire du n° 323 de LMD

In memoriam Bruno Bürki († 11.10.2025), Martin Kloeckener 

La postérité de Daniélou en matière de Bible et liturgie, Jean-Claude Reichert

Le rapport entre Bible et liturgie est l’un des sujets que l’on associe aux travaux de Daniélou. Il importe toutefois de bien comprendre son geste : Daniélou s’intéresse avant tout à la lecture de la Bible par les Pères, sans toutefois approfondir le rapport direct entre les rites et l’interprétation de l’Écriture ; la liturgie donne l’expérience de ce que porte l’Écriture. La première n’interprète pas la seconde à la manière de l’exégèse – la typologie suppose une autre relation entre les deux, qui intègre l’accomplissement par le Christ et l’eschatologie. Ses recherches doivent être prolongées pour rendre compte de l’interaction entre les textes bibliques et la liturgie réellement célébrée.

FEUILLETER L’ARTICLE « La postérité de Daniélou en matière de Bible et liturgie »

La typologie biblique selon Jean Daniélou : une lecture de Sacramentum futuri, Michel FEDOU

L’article montre comment Jean Daniélou a longuement lu et commenté les Pères, en analysant leurs lectures de l’Écriture. Dans un premier article daté de 1946 (« Traversée de la mer Rouge et baptême aux premiers siècles »), puis dans son magistral ouvrage ici présenté en particulier, Sacramentum futuri (1950), Daniélou repère et affine la distinction entre typologie et allégorie, leurs origines et leurs caractères. Mais c’est toute son œuvre qui est traversée par cette recherche. L’article montre également comment il dialogua sur ce sujet avec son confrère Henri de Lubac, et conclut que malgré les rectifications apportées ensuite par d’autres chercheurs (Henri Crouzel, Gilles Dorival), les acquis du jésuite demeurent pertinents.

Jean Daniélou, interprète de la catéchèse patristique : la redécouverte d’une pratique ecclésiale comme lieu théologique, Isaia GAZZOLA

Enseignant à l’Institut supérieur de pastorale catéchétique de l’Institut catholique de Paris, Daniélou s’y est attaché à exposer le geste catéchétique des Pères, caractérisé comme « initiation chrétienne intégrale », articulant l’initiation au mystère de la foi, l’acquisition d’un agir éthique proprement chrétien et une capacité cultuelle. Dans une première partie, l’auteur montre « comment la réflexion de Jean Daniélou (…) met en évidence la portée théologique propre de la catéchèse comme médiation ecclésiale du mystère chrétien ». La seconde partie analyse la cohérence dynamique de l’acte catéchétique des Pères, faisant système avec le temps et les rites liturgiques. La typologie y occupe une place de choix faisant entrer dans l’histoire du salut.

La liturgie est le lieu et médiation de la catéchèse, qui n’est dès lors pas réductible à la seule transmission d’énoncés de foi. La catéchèse des Pères, comprise par Daniélou comme un lieu théologique, et non comme un support pédagogique, renouvelle la manière d’envisager et de pratiquer la catéchèse en s’en inspirant – une perspective d’une grande actualité dans le contexte catéchuménal actuel.

Les travaux pionniers de Jean Daniélou relatifs au judaïsme chrétien (ou judéo-christianisme), Simon C. MIMOUNI

Premier volet d’une trilogie intitulée Histoire des doctrines chrétiennes avant Nicée, la Théologie du judéo-christianisme publiée en 1958, à une époque où ce sujet était encore peu travaillé, a fait date. C’est une œuvre synthétique dont les détails sont parfois approximatifs, attachée aux grandes idées théologiques plus qu’à l’histoire. Elle a stimulé la recherche dans le domaine, en particulier en contribuant à une définition du judéo-christianisme, que l’on préfère aujourd’hui appeler « judaïsme chrétien ». Même si sur bien des points l’apport de Daniélou sur ce sujet est aujourd’hui dépassé, il reste à recueillir et à développer la compréhension théologique de la « pensée juive » du christianisme antique qu’il a brillamment défrichée.

Jean Daniélou relecteur de la théologie du temps de Grégoire de Nysse : une intelligence théologique renouvelée du sacrement du baptême, Faustin NZABAKURANA

Cet article examine la manière dont Jean Daniélou appréhende et mobilise la théologie du temps élaborée par Grégoire de Nysse. Alors que de nombreux courants philosophiques antiques considéraient le temps de manière négative, le Nysséen lui confère une valeur positive et sotériologique, en tant que lieu de déploiement du dessein de Dieu. Daniélou s’appuie sur cette conception dynamique du temps pour renouveler l’intelligence théologique des sacrements, et plus particulièrement du baptême. À partir d’une lecture typologique de l’Écriture, Daniélou inscrit les rites baptismaux dans une temporalité orientée vers leur accomplissement pascal, révélant ainsi le rapport intrinsèque entre temporalité et éternité. L’article interroge enfin la portée contemporaine de cette approche théologique du temps dans un contexte culturel marqué par le présentisme. 

L’histoire sacramentaire : une proposition inachevée de Jean Daniélou, Daniel GILBERT

Inscrit au milieu des défis philosophico-politiques de l’immédiat après Seconde Guerre mondiale, dont l’apogée du marxisme, l’ouvrage de Jean Daniélou, Essai sur le mystère de l’histoire, est un recueil de plusieurs conférences données hors du milieu universitaire. Il propose une vision chrétienne du monde et de la société : Jésus Christ est le commencement, le centre et la fin – donc la clé – de l’histoire qu’il renouvelle incessamment, en particulier par les sacrements annoncés dès l’Ancien Testament. On peut en inférer que ceux-ci, parce qu’ils se réfèrent non pas à un homme du passé, mais au Christ ressuscité, et parce qu’ils sollicitent la réponse humaine et orientent les croyants vers leur patrie définitive, construisent l’histoire sainte à travers les siècles. Ce faisant, des croyants ils font des saints, « vrais protagonistes de l’histoire ».

Une vision renouvelée de la théologie sacramentaire dans l’œuvre de Jean Daniélou, Guillaume DERVILLE

L’Écriture, les Pères de l’Église, la liturgie et ses rites conduisent Jean Daniélou à raconter comment la typologie comprend le rapport entre Ancien et Nouveau Testaments : dans une histoire centrée sur le Christ, les grandes œuvres de Dieu culminent dans les sacrements. La liturgie célèbre cette histoire avec des symboles polyvalents et objectivement significatifs. Dans cet horizon, l’auteur porte son attention sur la matière. Car si la création et la rédemption témoignent de la bonté du monde matériel, la liturgie élève celle-ci par une forme d’assomption du réel : la nature et ses fruits, les choses, participent à une efficacité sacramentelle que Daniélou n’ignore pas. La théologie sacramentaire telle qu’elle est enseignée aujourd’hui a reçu cette approche qui invite à un équilibre qui dépasse le simple discours pour embrasser toute la vie du chrétien.

Varia

L’espace praticable ou la performativité des rites dans la liturgie, Jean-Louis SOULETIE

Les ritual studies ont renouvelé l’approche de la liturgie en insistant sur la performativité des rites, mais sans toujours intégrer pleinement les théologies de la Parole. Or, la liturgie repose sur un équilibre entre rite et Parole, et l’espace liturgique joue un rôle de médiation entre les deux. Jean-Yves Hameline le définit comme un monument intentionnel structuré par les gestes des fidèles. Michel Foucault, avec la notion d’hétérotopie, complète cette vue et permet de voir l’église comme un espace de rupture et de transformation. Marcel Mauss et Victor Turner éclairent pour leur part la liturgie en tant que dynamique entre dedans et dehors, incarnée dans des rites de passage (baptême, Carême). L’espace liturgique devient ainsi un site cérémoniel (Jean-Yves Hameline) et une forme de vie (Giorgio Agamben), structurant la foi des croyants. La performativité des rites et de la Parole, inspirée par John Langshaw Austin, montre que la liturgie ne se limite pas à une mise en scène, mais constitue un acte transformateur. Vatican II a renforcé cette perspective en valorisant la lecture des Écritures comme une actualisation vivante du salut. La proclamation liturgique donne aux Écritures leur autorité spirituelle, comme le montre le récit des disciples d’Emmaüs (Lc 24). Enfin, la notion de chronotope éclaire l’articulation entre espace et temps liturgique, illustrée par l’exemple des scrutins des catéchumènes durant le Carême. La liturgie est ainsi un espace rituel où mémoire et actualité se rejoignent pour offrir une expérience de foi vivante et dynamique.

Question pratique

Recevoir une bénédiction pendant la procession de communion : une pratique nouvelle à interroger et accompagner, Maximilien LAUNAY

Chroniques

« L’art funéraire : comprendre, conserver, transmettre ». Mémoire de pierre. Pierre de mémoire (Namur, le 10 octobre 2025), André HAQUIN
« Image, espace et action liturgique ». Rencontre du Groupe Rothenfels (Cracovie, 21-24 octobre 2025), Julien Sauvé
Fonder, bâtir, prier » aux origines des abbayes de moniales cisterciennes dans les anciens Pays-Bas (XVIIIe siècle) ». Journée d’étude (Abbaye Notre-Dame-du-Vivier, Marche-les-Dames, 11-12 décembre 2025), André HAQUIN
L’abbaye de Saint-Hubert en Ardenne (Saint-Hubert, 12 novembre 2025), André HAQUIN