La Maison-Dieu n° 325 : Les rites de l’Initiation chrétienne au service des catéchumènes

Le nombre croissant des demandes de baptême en France apparaît comme un phénomène qui suscite l’étonnement et l’intérêt des Églises des pays voisins. Il se trouve que la pratique catéchuménale a déjà, en France, une longue expérience et peut-être pourrait-on estimer que ce « savoir-faire » d’accompagnement élaboré depuis des décennies porte aujourd’hui ses fruits. Cette nouvelle livraison de la revue La Maison-Dieu voudrait revenir sur cette expérience et enrichir la réflexion : Les catéchumènes apparaissent en effet comme une invitation adressée à l’ensemble de l’Église à réfléchir aux manières dont elle annonce l’Évangile, célèbre les mystères de la foi et accompagne celles et ceux qui viennent au Christ.

L’actualité, en réglant le zoom sur les chiffres, pourrait nous faire oublier que la pratique catéchuménale a déjà, en France, une longue expérience. La Maison-Dieu accompagne la réflexion depuis plusieurs décennies. 

En témoigne l’un des tout premiers numéros de la revue La Maison-Dieu, le n°2, de 1945, qui compte déjà un article écrit à partir de l’expérience vécue dans les quartiers ouvriers par une membre de la Mission de Paris, une structure d’apostolat des milieux populaires créée en 1944. Il est vrai que cette forme d’apostolat s’exerçait spécifiquement dans les milieux urbains déchristianisés. Dans la foulée de France, pays de mission des abbés Henri Godin et Yvan Daniel, un pays de vieille chrétienté, alors encore leurrée par son appellation de « fille aînée de l’Église », se découvrait en voie de déchristianisation et de sécularisation avancées, surtout dans certains milieux hors d’atteinte du tissu paroissial – mais pas seulement, comme en témoignent d’autres initiatives de pastorale sectorisée. L’intérêt de cet apostolat n’était pas que sociologique, mais avant tout théologique, dans la mesure où il réinterrogeait la place et la signification de la foi chrétienne dans les conditions de la modernité, et par conséquent la pertinence des trois sacrements de l’Initiation, leur rapport mutuel et leurs variations en fonction de l’âge des personnes concernées ; et pastoral, car il obligeait les communautés à faire place à ces nouveaux chrétiens venus souvent de l’extérieur, et d’imaginer leur accueil, leur accompagnement et leur intégration.

Par la suite, plusieurs livraisons de la revue ont été entièrement ou partiellement consacrées à l’initiation chrétienne ou à l’un de ses sacrements. 

– Le n°132, de 1977, par exemple, fait le point sur la situation pastorale, en intégrant les dernières recherches historiques et la réflexion théologique, et en particulier œcuménique et ecclésiologique. Il comporte l’important article de Pierre-Marie Gy sur « la notion chrétienne d’initiation ». Il « débordait » sur le n°133 en montrant notamment comment la notion était enseignée et objet de recherche à l’Institut supérieur de liturgie (ISL) et à l’Institut supérieur de pastorale catéchétique (ISPC), car dès les années 70, l’initiation chrétienne était l’un des chantiers activement travaillés à l’Institut catholique de Paris. 

– Une petite quinzaine d’années plus tard, en 1991, dans la perspective de la publication attendue du Rituel d’Initiation chrétienne des adultes (RICA), le n. 185 s’arrêtait sur l’évolution pastorale, en précisant en particulier, les notions de catéchuménat et d’initiation, et en clarifiant quelques questions théologiques posées par cette évolution (par exemple, ce qui distingue théologiquement le baptême des petits enfants et celui des adultes, ou les noms désignant le processus initiatique). 

– Le n°207, en 1996, était consacré plus spécifiquement au baptême, et s’intéressait en particulier à celui des enfants, aux baptêmes en cas d’urgence, aux parrains et marraines ; mais il comportait aussi un article, par Dominique Lebrun et Odette Sarda, sur « L’édition définitive du Rituel de l’initiation chrétienne des adultes » (67-93) présentant l’adaptation française qui devenait désormais le document de référence.

– Le troisième numéro dédié à l’Initiation chrétienne, le n°273 de 2013, travailla essentiellement à partir du RICA, de sa mise en œuvre qui forme en profondeur et à différents niveaux le sujet chrétien : initiation à la tradition, transmission de la foi, intégration ecclésiale, contact avec la Parole de Dieu, apprentissage du langage rituel… 

– Entre ces numéros thématiques, des articles plus isolés témoignent d’une recherche permanente autour de ces questions sous différents aspects. Par exemple : le point sur les recherches à l’occasion de la promulgation du Rituel romain en 1972 (n. 110), l’initiation chrétienne des jeunes (n. 112), le rapport de la confirmation aux deux autres sacrements (n. 168) ou à la catéchèse (n. 234), l’impact des recherches œcuméniques (n. 163), ou encore la place de la mystagogie (n. 177).

Tout au long de ces publications, la réflexion apparaît en prise avec le terrain ; elle cherche à opérer un discernement théologique des pratiques – ce que font, à leur manière, d’autres lieux de recherche, comme l’ISPC et les Assises internationales du catéchuménat. Elles sont également attentives aux orientations magistérielles, comme les Rituels romain (1972) et francophone (1997) de l’Initiation chrétienne, ou le synode romain sur la nouvelle évangélisation de 2012, ainsi que le travail des services nationaux, SNCC et CNPL/SNPLS.

Ce n’est donc pas un hasard si ce numéro 325 paraît alors que se tient une assemblée ecclésiale provinciale consacrée au catéchuménat : il s’inscrit dans une longue tradition de réflexion que La Maison-Dieu accompagne depuis plusieurs décennies. À ceux qui souhaitent ancrer les perspectives pastorales actuelles dans le savoir-faire catéchuménal développé par l’Église de France au fil des années, il voudrait apporter la contribution que permet un long compagnonnage théologique et pastoral avec l’Initiation chrétienne.

Bien des nuances pourraient être apportées à la situation, et appeler à garder vigilance et modestie : rapporté à l’ensemble de la population, le fait reste très minoritaire, et ne compense pas la chute du nombre global de baptêmes, en particulier celui des enfants ; d’autres pays, en particulier ceux dits « de mission » connaissent une semblable activité catéchuménale ; la formation de tous les chrétiens, et pas seulement les catéchumènes, reste un défi pour que les communautés soient aptes à l’accompagnement de tous.

Ces constats ne réduisent en rien l’importance des questions que soulève aujourd’hui la présence croissante de catéchumènes. Au-delà de l’accompagnement de celles et ceux qui demandent les sacrements de l’initiation chrétienne, c’est la capacité des communautés à engendrer à la foi qui se trouve à nouveau interrogée. La place du parrainage ecclésial, l’articulation entre catéchèse et liturgie, la formation chrétienne à partir de l’expérience liturgique elle-même, l’intégration des nouveaux baptisés dans la vie des communautés, l’annonce de l’Évangile à tous ceux qui demandent « quelque chose » à l’Église, ainsi que les enjeux de la nouvelle évangélisation, constituent autant de chantiers appelés à être approfondis. Les catéchumènes apparaissent ainsi comme une invitation adressée à l’ensemble de l’Église à réfléchir aux manières dont elle annonce l’Évangile, célèbre les mystères de la foi et accompagne celles et ceux qui viennent au Christ.

Ce numéro propose différentes approches de l’itinéraire catéchuménal.

– Il était important, d’emblée, de prendre conscience de l’épaisseur historique de la pratique catéchuménale actuelle. C’est pourquoi Roland Lacroix retrace la genèse et le développement du catéchuménat en France depuis la seconde guerre mondiale, en montrant comment l’Église s’est sans cesse adaptée à cette mission, en soulignant les questions théologiques et pastorales rencontrées et en identifiant quelques défis.

– Dans une perspective phénoménologique, Isaïa Gazzola déploie le processus initiatique proposé par le Rituel ; apparaît alors l’efficience d’un itinéraire informé par la matrice liturgique. Bernadette Mélois poursuit en montrant la souplesse rituelle d’un ensemble qui combine des célébrations qui « fixent » en quelque sorte les étapes (entrée, appel décisif, scrutins, célébration des sacrements), et d’autres qui peuvent être réitérées (liturgies de la Parole, exorcismes mineurs, bénédictions) ou proposées au moment opportun (onction, choix du nom chrétien, les traditions). L’expérience liturgique s’avère fondamentale dans ce parcours.

– La liturgie se compose inséparablement de gestes, de postures, d’attitudes, et de prières qui jalonnent le Rituel (euchologie). C’est à ces dernières que s’attache Hélène Bricout, car elles disent à leur manière ce qu’est devenir chrétien : la connaissance du contenu de foi va de pair avec une initiation à la prière, à la vie en Église et à un agir spécifiquement chrétien, inspiré par l’Évangile.

– En effet, l’Écriture imprègne l’ensemble de l’itinéraire catéchuménal, permettant au catéchumène d’y reconnaître sa propre expérience de doute, de recherche et de libération, et le faisant prendre place dans une lignée croyante. Biasgiu Santu Virgitti présente quelques-uns de ces textes particulièrement significatifs pour l’expérience de foi des personnes.

– Avec son expertise en matière d’architecture liturgique, Gilles Drouin observe que si l’Initiation chrétienne est aujourd’hui une réalité bien visible dans les communautés, en revanche, elle se traduit peu dans les espaces liturgiques. Les Rituels étant particulièrement laconiques à ce sujet, la réception topographique d’une théologie baptismale de la vie chrétienne à l’intérieur des églises reste encore largement à faire. 

– Un dernier article, de facture canonique, prend acte de la variété de provenance des catéchumènes, de leur histoire, leur orientation sexuelle ou leur situation matrimoniale. La tentation est souvent grande de s’en tenir à une attitude binaire qui se traduit en termes de refus ou de permission. Ludovic Danto montre que le droit canonique offre bien des ressources favorisant l’intégration de tous ceux qui désirent suivre le Christ.

Le dossier « Initiation chrétienne » s’arrête là, mais on pressent que le chantier ne peut s’y limiter. C’est pourquoi les varia des prochaines livraisons de la revue complèteront ce panorama incomplet. 

En attendant, le varia de ce numéro fait écho au dossier du n. 320 sur le sacré, par la voix d’un chercheur italien qui y apporte sa réflexion, en défendant l’usage du terme, nécessaire à une saine théologie de la liturgie, même s’il est ambigu. 

L’ « expression » » de ce numéro porte sur l’ars celebrandi, une locution assez récente dans les textes du magistère, qui demande à être comprise inséparablement de la participation active qu’elle favorise lorsqu’elle est bien comprise.

Enfin, la « question pratique » interroge une initiative assez fréquente en France, consistant en une « mise en scène » de la demande d’entrée en catéchuménat, au début de la célébration, que ne prévoit pas le Rituel.

Quelques chroniques et recensions viennent compléter ce numéro.

Sommaire du n° 325 de LMD

L’expérience française du catéchuménat mise en perspective historique, Roland LACROIX

S’il connaît aujourd’hui un accroissement inédit du nombre de catéchumènes, le catéchuménat français n’en est pas à ses débuts. Dans cet article, l’auteur retrace son évolution en distinguant plusieurs périodes. Dès les années 1940, face aux déjà nombreuses demandes de baptêmes d’adultes, le catéchuménat commence à s’organiser et à expérimenter les étapes liturgiques de l’initiation, bien avant le concile Vatican II. Dans les décennies suivantes (1950-1960), une réflexion théologique approfondie accompagne cette pratique catéchuménale renouvelée et permet de mieux en saisir les enjeux liturgiques et sacramentels. Les années 1970 marquent un déplacement : les acteurs du catéchuménat aspirent alors à faire de toute l’Église une Église catéchuménale. Toutefois, dans les années 1980, leur pratique et leur réflexion se recentrent sur l’initiation chrétienne elle-même. Une étape majeure est franchie dans les années 1990 avec la promulgation du Rituel de l’Initiation chrétienne des adultes. Mais l’auteur souligne en finale que, si désormais le catéchuménat est inscrit dans la pastorale ordinaire des paroisses, la réception de ce rituel est encore en cours.     

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Les catéchumènes au cœur du processus du Rituel de l’initiation chrétienne des adultes : un itinéraire transformant, Isaïa GAZZOLA

Le présent article étudie le Rituel de l’Initiation chrétienne des adultes (RICA) comme un itinéraire de transformation du croyant. À partir de l’analyse de l’articulation des étapes, des temps et des rites de l’initiation, il montre que le RICA ne constitue pas seulement une préparation aux sacrements, mais un processus liturgique et ecclésial par lequel le catéchumène est progressivement configuré à l’existence chrétienne. L’étude met en lumière la performativité propre des rites, où la foi est donnée dans l’action liturgique elle-même, puis déployée dans la vie ecclésiale. Elle souligne enfin que cette transformation engage le croyant dans sa relation à Dieu et à l’Église, dans sa corporéité et dans sa manière d’habiter l’existence.

Un art de célébrer tout au long du catéchuménat, Bernadette MELOIS

Le Rituel de l’Initiation chrétienne des adultes propose un grand nombre de célébrations qui jalonnent le parcours catéchuménal. Loin d’être le point d’arrivée d’une catéchèse, les liturgies qui se déploient sous des modes très diversifiés, ont une capacité à former la foi et la vie des catéchumènes jusqu’à les faire entrer dans la pleine stature baptismale que donnent les sacrements de l’Initiation.
Les liturgies de la Parole, les bénédictions, les scrutins, les impositions des mains, et les prières qui accompagnent ces rites sont autant de lieux où les catéchumènes découvrent l’action du Christ qui s’accomplit par l’Église. Dans le même temps, ils apprennent de la bouche de l’Église à se tenir en prière devant Dieu, à l’écouter et à lui parler, à se laisser façonner par sa grâce et à vivre en chrétiens. La ritualité accompagnée d’une mystagogie adaptée ouvre à une expérience formatrice de la foi.

Trois sacrements pour une initiation au devenir chrétien, Hélène BRICOUT

L’enquête montre comment le Rituel d’initiation chrétienne des adultes, prépare les catéchumènes à devenir chrétiens sans distinguer, dans la préparation, la réception des trois sacrements, mais en mettant en œuvre, au contraire, une unique préparation à un devenir chrétien qui se manifeste dans la réception conjointe de trois sacrements.

Le lectionnaire de l’Initiation chrétienne, Biasgiu SANTU VIRGITTI

Le lectionnaire du Carême appelle tout auditeur à la conversion, les fidèles comme les catéchumènes. De plus, les lectures prévues pour les grandes célébrations ponctuant l’itinéraire catéchuménal (entrée en catéchuménat, appel décisif, scrutins, Vigile pascale) constituent une matrice scripturaire qui nourrit l’exigeante transformation du candidat, étape par étape. 

Des espaces pour l’Initiation chrétienne, Gilles DROUIN

La réception du concile Vatican II dans l’aménagement des espaces liturgiques n’a pas, sauf rares exceptions, intégré la dimension baptismale. Or la prise au sérieux de la notion d’initiation chrétienne et le renouveau catéchuménal actuel changent la donne. Il n’est désormais plus possible d’envisager l’aménagement d’un espace liturgique et a fortiori de créer une nouvelle église sans intégrer la question baptismale à la réflexion. Mais il ne suffit pas d’ajouter un baptistère dans un espace quelconque de l’église, il convient de penser de manière organique les grands signes de la présence du Christ dans l’action liturgique, en particulier l’articulation entre autel, baptistère et lieu de proclamation de l’Écriture. Si l’objectif est d’organiser des espaces liturgiques qui manifestent effectivement, en la faisant vivre, la dimension catéchuménale de la vie chrétienne, il est nécessaire de ne pas réduire la réflexion à celle du lien entre baptistère et autel. Mais il s’agirait de la conduire dans le cadre plus large d’un travail sur l’articulation entre lieu de l’assemblée et lieux des ministres, dépassant le face à face entre une assemblée statique et des ministres cantonnés au « plateau liturgique ». Pour ce faire, partir de la Vigile pascale s’avèrerait probablement une voie prometteuse.

Les ressources du droit canonique dans l’accompagnement des catéchumènes pour la réception des sacrements de l’Initiation chrétienne, Ludovic DANTO

Une excessive focalisation sur la morale sexuelle conduit souvent à une attitude restrictive envers les personnes en « situation irrégulière » ; or il n’est pas rare que les baptisés le soient. Le droit canonique comporte plus de ressources qu’on le croit ordinairement pour accompagner les personnes et les inclure, dont les pontificats des papes François et Léon XIV ont rappelé la nécessité.

Varia

Sur le sacré. Une question ouverte, Girolamo PUGLIESI

Réagissant au n. 319 de la revue de La Maison-Dieu, et dans la perspective de poursuivre la recherche et le dialogue autour d’un « sacré chrétien », l’auteur souligne quelques apories des représentations du sacré comme du saint. Si une conception réductrice de la catégorie de sacré conduit à l’opposer à celle de sainteté, en réalité, sacré, profane et saint ne sont pas séparés, mais corrélés. Une autre réduction consiste à évacuer l’expérience de l’analyse aussi bien du sacré que du saint, pour se limiter à une vision substantialiste ou rationaliste. Le saint, et même la liturgie, l’espace, le temps, ont besoin du sacré pour être définis ou pensés en un sens chrétien. 

Expression
Ars celebrandi, Olivier MONNIOT

Question pratique
Frapper à la porte de l’Église lors de l’entrée en catéchuménat, une « invention » française ?, Gilles DROUIN

Chroniques
L’espace liturgique comme un lieu théologique. Écho d’un séminaire interdisciplinaire à l’Institut supérieur de liturgie (ISL), Ignacio GARCIA-LASCURAIN-BERNSTORFF

« L’histoire humaine comme enjeu de salut » chaire de sciences religieuses UCLouvain Saint-Louis (Bruxelles) (19 et 20 Mai 2026), André HAQUIN

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